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Le Lion le Singe et les deux Anes
 Livre XI - Fable 5

Une nouvelle fable-tiroir, ce qui veut dire qu’à l’intérieur de la fable principale se glisse une fable annexe.
Celle d’aujourd’hui est inspirée par un proverbe latin bien connu, « Asinus asinum fricat » (L’âne frotte l’âne) signifiant que diverses personnes de même condition s’encensent l’une l’autre. Pierre Clarac et Marie-France Azéma font remarquer que la lecture de ce texte fait penser au « Misantrope » de Molière (La Fontaine - Fables ; Edition préfacée et commentée par Pierre Clarac - notes de Marie-France Azéma ; éditions ‘Le Livre de Poche’, n° 1198, 1996, p. 429). Ces mêmes auteurs nous signalent aussi que la conclusion de cette fable tend à nous montrer que même les rois peuvent être injustes.

             Le lion, pour bien gouverner,
            Voulant apprendre la morale,
            Se fit, un beau jour, amener
Le singe maître ès arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le régent
Fut celle-ci « Grand roi, pour régner sagement,
            Il faut que tout prince préfère
Le zèle de l'Etat à certain mouvement
            Qu'on appelle communément
           Amour-propre; car c'est le père,
            C'est l'auteur de tous les défauts
            Que l'on remarque aux animaux.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
            Ce n'est pas chose si petite
            Qu'on en vienne à bout en un jour
C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
            Par là, votre personne auguste
            N'admettra jamais rien en soi
            De ridicule ni d'injuste.
            - Donne-moi, repartit le roi,
            Des exemples de l'un et de l'autre.
            - Toute espèce, dit le docteur,
            (Et je commence par la nôtre )
Toute profession s'estime dans son coeur,
            Traite les autres d'ignorantes,
            Les qualifie impertinentes,
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L'amour-propre, au rebours, fait qu'au degré suprême
On porte ses pareils ; car c'est un bon moyen
            De s'élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j'argumente très bien
Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
            L'autre jour, suivant à la trace
Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir,
Se louaient tour à tour, comme c'est la manière,
J'ouïs que l'un des deux disait à son confrère
« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
« L'homme, cet animal si parfait ? Il profane
            « Notre auguste nom, traitant d'âne
« Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot
            «Il abuse encore d'un mot,
« Et traite notre rire et nos discours de braire.
« Les humains sont plaisants de prétendre exceller
« Par-dessus nous ! Non, non c'est à vous de parler,
            « A leurs orateurs de se taire
« Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens
            « Vous m'entendez, je vous entends ;
            « Il suffit. Et quant aux merveilles
« Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
« Philomèle est au prix novice dans cet art
« Vous surpassez Lambert ». L'autre baudet repart
«Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »
Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés,
            S'en allèrent dans les cités
L'un l'autre se prôner ; chacun d'eux croyait faire,
En prisant ses pareils une fort bonne affaire,
Prétendant que l'honneur en reviendrait sur lui.
            J'en connais beaucoup aujourd'hui,
Non parmi les baudets mais parmi les puissances,
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui changeraient entre eux les simples Excellences,
            S'ils osaient, en des Majestés.
J'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose
Que Votre Majesté gardera le secret.
Elle avait souhaité d'apprendre quelque trait
            Qui lui fit voir, entre autre chose,
L'amour-propre donnant du ridicule aux gens.
L'injuste aura son tour il y faut plus de temps.»
 

Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire
S'il traita l'autre point, car il est délicat ;
Et notre maître ès arts, qui n'était pas un fat,
Regardait ce lion comme un terrible sire.


Maître ès arts : « Celui qui a des Lettres d’une Université pour pouvoir enseigner la rhétorique, la philosophie, etc. » (Furetière).

Régent: Personne chargée d’une classe. Ici, il s’agit peut-être d’un jeu étymologique avec roi ou règne.

Amour-propre: Selon Pascal, c’est la fatuité de la personne qui ne comprend pas qu’ elle n’est que peu de chose. L’amour-propre est « le plus grand de tous les flatteurs », selon La Rochefoucauld (« Maximes », 2).

Impertinentes : déplacées.

Dessus : ce que je viens d’écrire ci-dessus.

Que pure grimace: Imitation bouffonne.

Philomèle: Nom mythologique de l’hirondelle (voir « Philomèle et Progné » (Livre III, fable 15).

Michel Lambert (1610-1696), le beau-père de Lully, était musicien et spécialement connu pour sa très belle voix. Dans « Le Songe de Vaux », La Fontaine le voyait sortir vainqueur d’une compétition de chant avec un cygne sur le point de mourir : « Sylvie ayant appris qu’un cygne de Vaux s’en allait mourir, avait envoyé quérir Lambert en diligence, afin de faire comparaison de son chant avec celui du pauvre cygne. » (« La Fontaine - Œuvres diverses - Comme Sylvie honora de sa présence les dernières chansons d’un cygne qui se mourait, et des aventures du cygne », édition établie et annotée par Pierre Clarac, NRF, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. 100). Mathieu Marais signale que c’est Lambert qui mit en musique les couplets de la première scène de « Galatée » (« Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine », p. 73.

Grattés c'est-à-dire flattés l’un l’autre.

Excellence: Titre donné aux ambassadeurs ainsi qu’aux personnes investies de hautes missions : mariages royaux ou princiers, par exemple. On raconte que Louvois puis Colbert, après avoir refusé ce titre aux ducs le revendiquèrent pour eux-mêmes.

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W. Aractingy