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Le Bassa et le Marchand
 Livre VIII - Fable 18

L’histoire entre un pacha (le bassa) et un marchand grec est une des seules dont nous ne connaissons pas la source. Il s’agit d’une fable double un peu particulière en ce sens qu’une histoire est imbriquée dans la fable elle-même, ce qui, aux yeux de Chamfort et de Nodier, n’est pas du plus heureux effet. Peut-être La Fontaine a-t-il voulu représenter ici les alliances des Provinces-Unies qui, voulant se soustraire à la protection du Roi-Soleil, se sont tournées vers des alliés bien plus nombreux mais peu efficaces lorsqu’ il s’est agi de les défendre contre l’agression française.

        Un marchand grec en certaine contrée
        Faisait trafic. Un bassa  l'appuyait ;
        De quoi le grec en bassa le payait,
        Non en marchand: tant c'est chère denrée
        Qu'un protecteur. Celui-ci coûtait tant,
        Que notre Grec s'allait partout plaignant.
        Trois autres Turcs, d'un rang moindre en puissance,
        Lui vont offrir leur support en commun.
        Eux trois voulaient moins de reconnaissance
        Qu'à ce marchand il n'en coûtait pour un.
        Le Grec écoute, avec eux il s'engage ;
        Et le bassa du tout est averti :
        Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage,
        A ces gens-là quelque méchant parti,
        Les prévenant, les chargeant d'un message
        Pour Mahomet, droit en son paradis,
        Et sans tarder. Sinon ces gens unis
        Le préviendront, bien certains qu'à la ronde
        Il a des gens tout prêts pour le venger:
        Quelque poison l'enverra protéger
        Les trafiquants qui sont en l'autre monde.
        Sur cet avis, le turc se comporta
        Comme Alexandre, et, plein de confiance,
        Chez le marchand tout droit il s'en alla,
        Se mit à table. On vit tant d'assurance
        En ses discours et dans tout son maintien,
        Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien.
         Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
        Même l'on veut que j'en craigne les suites;
        Mais je te crois un trop homme de bien;
        Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage:
        Je n'en dis pas là-dessus davantage.
        Quant à ces gens qui pensent t'appuyer,
        Ecoute-moi: sans tant de dialogue
        Et de raisons qui pourront t'ennuyer,
        Je ne te veux conter qu'un apologue.

Il était un berger, son chien et son troupeau.
Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendait faire
            D'un dogue de qui l'ordinaire
Etait un pain entier. Il fallait bien et beau
Donner cet animal au seigneur du village.
            Lui, berger, pour plus de ménage,
            Aurait deux ou trois mâtineaux,
Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux
            Bien mieux que cette bête seule.
Il mangeait plus que trois; mais on ne disait pas
            Qu'il avait aussi triple gueule
            Quand les loups livraient des combats.
Le berger s'en défait; il prend trois chiens de taille
A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras
            Du choix de semblable canaille
        Si tu fais bien, tu reviendras à moi.»
        Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces
        Que, tout compté, mieux vaut, en bonne foi,
        S'abandonner à quelque puissant roi,
        Que s'appuyer de plusieurs petits princes.

Un bassa: Un pacha, un gouverneur d’une province turque.

Support: Alliance, appui.

Méchant parti: Il leur jouera quelque vilain tour.

Alexandre le Grand, le très puissant conquérant macédonien ( 356-323 avant J.-C.). Ici, allusion à la rencontre du souverain avec le médecin Philippe (Plutarque « Les vies des Hommes illustres - la vie d’Alexandre le Grand», chapitres 12-13) et par Quinte-Curce (« Histoires », livre III, VI, 1-15) dans laquelle on voit le conquérant boire la potion du médecin qu’on lui avait dit être un empoisonneur.

Ménage: Economie (ménager).

Canaille signifie au sens étymologique « bande de chiens ».

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W. Aractingi