Le Chartier embourbé ( Livre VI – Fable 18)

Fable inspirée d’Esope (« Le Bouvier et Héraklès »). Cet apologue se retrouve dans le « Quart Livre » de Rabelais. Je vous cite cet auteur : « C’ est sottize telle que du charretier, lequel, sa charrette versée par un retouble (*), à genoiltz imploroit l’ayde de Hercule et ne aiguillonnoit ses boeufz, et ne mettoit la main pour soublever les roues » (Rabelais, « Le Quart livre », chap. XXI, in « Ouvres complètes », introduction par Jacques Boulenger, Gallimard, Collection « La Pléiade », 1985, p. 600. (*) Guéret, terre où il reste du chaume (Rabelais, op.  cit., p. 600, note).

Le Phaéton d’une voiture à foin
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
De tout humain secours : c’était à la campagne
Près d’un certain canton de la basse Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage :
Dieu nous préserve du voyage !
Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux,
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
Pestant, en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,
Contre son char, contre lui même.
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
Sont si célèbres dans le monde :
«Hercule, lui dit-il, aide-moi. Si ton dos
A porté la machine ronde,
Ton bras peut me tirer d’ici»
Sa prière étant faite, il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi :
«Hercule veut qu’on se remue;
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
L’achoppement qui te retient;
Ôte d’autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui jusqu’à l’essieu les enduit;
Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit;
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.
– Or bien je vas t’aider, dit la voix. Prends ton fouet.
– Je l’ai pris. Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
Hercule en soit loué !» Lors la voix :«Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.Aide-toi, le Ciel t’aidera

Phaéton: fils du Soleil ; il demanda et obtint la permission de conduire le char de son père qu’il conduisit trop près de la terre au risque de la brûler ; Jupiter le foudroya. La Fontaine utilise ce nom d’un dieu par dérision.
Quimper-Corentin ou « Quimpercorentin ». C’est à Quimper qu’ont été exilées de nombreuses personnalités de l’époque
Aide-toi..: Ce proverbe existait sous différentes formes bien avant La Fontaine. Pierre Millot dans son livre « Les Fables d’Æsope, traduites fidèlement du grec » datant de 1646 écrit « Aide-toi et Dieu t’aidera ». Jeanne d’Arc reprendra d’ailleurs ce dicton lors de son procès. Nous retrouvons ce proverbe « Aide-toi, le ciel t’aidera » dans l’« Étymologie ou explication des proverbes français » par Fleury de Bellingen en 1646. Mathurin Régnier (1573 – 1613), dans ses « Satires », XIII écrit « Aidez-vous seulement et Dieu vous aidera ».