Rappelons-nous, pour en terminer avec ce sujet, que La Fontaine a Ă©crit […] un sou quand il est assurĂ© / Vaut mieux que cinq en espĂ©rance. » « Le Berger et la Mer », vers 24, 25).Le poĂšme a Ă©tĂ© inspirĂ© par un apologue dâEsope « Le PĂȘcheur et le Picarel ».
La Fontaine reprendra le mĂȘme thĂšme dans « Le Loup et le Chien maigre ». Dans ce texte, le fabuliste Ă©crira « Autrefois carpillon fretin / Eut beau prĂȘcher, il eut beau dire, / On le mit dans la poĂȘle Ă frire. » (vers 1-3).
Pourvu que Dieu lui prĂȘte vie;
Mais le lĂącher en attendant,
Je tiens pour moi que c’est folie:
Car de le rattraper il n’est pas trop certainUn carpeau, qui n’Ă©tait encore que fretin,
Fut pris par un pĂȘcheur au bord d’une riviĂšre.
«Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin;
VoilĂ commencement de chĂšre et de festin :
Mettons-le en notre gibeciÚre.»
Le pauvre carpillon lui dit en sa maniĂšre :
«Que ferez-vous de moi ? Je ne saurais fournir
Au plus qu’une demi-bouchĂ©e.
Laissez-moi carpe devenir :
Je serai par vous repĂȘchĂ©e;
Quelque gros partisan m’achĂštera bien cher :
Au lieu qu’il vous en faut chercher
Peut-ĂȘtre encor cent de ma taille
Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
– Rien qui vaille ? Eh bien ! soit, repartit le pĂȘcheur :
Poisson, mon bel ami, qui faites le prĂȘcheur,
Vous irez dans la poĂȘle; et vous avez beau dire,
DĂšs ce soir on vous fera frire .»Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras;
L’un est sĂ»r, l’autre ne l’est pas.
Je tiens pour moi:Â Je considĂšre.
C’est folie: Rappelons que La Fontaine Ă©tait MaĂźtre des Eaux et ForĂȘts et quâune Ordonnance dâaoĂ»t 1669 faisait obligation aux pĂȘcheurs de rejeter, sous peine dâamendes, les poissons trop petits. Le trait est donc particuliĂšrement succulent dans la bouche de celui qui, par sa fonction, devait dĂ©fendre cette ordonnance.
Il nâest pas trop certain: on nâest pas trop certain.
Fretin: Tout petit poisson (vient de lâancien français âfraindreâ et du latin âfrangereâ qui signifie âbriserâ et qui donneront naissance Ă âfretâ, dĂ©bris).
Partisan: Financier chargé de recueillir les impÎts et, par extension, symbole de tout riche parvenu.
Tiens: SâĂ©crivait couramment âtienâ, bien que nâayant rien avoir avec le possessif.
