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Le Charlatan
 Livre VI - Fable 19

Une fois n'est pas coutume : cette fable n'est pas inspirée par Esope mais par un autre maître en la matière, Abstemius (« La Maître d'école qui instruisait un âne »). Camerius présente une histoire assez semblable. De même Bonaventure de Périers chez qui un singe remplace l'âne. Il faut savoir que, du temps de La Fontaine, de nombreux charlatans vantaient les mérites réels ou supposés de leurs produits, entre autres, sur Le Pont-Neuf à Paris. Ils pouvaient, disaient-ils (mais allez donc croire ces gens-là !), avaler divers poisons, guérir toutes maladies et même vaincre la mort ; ils arrachaient aussi des dents (de là « mentir comme un arracheur de dents »). A notre époque, il n'existe bien entendu plus de charlatans !
Marc Fumarolli note que cette fable , par son à-propos amer et gai et par son ironie se prêterait à un rapprochement avec Villon. « La Fontaine - Fables » ; Le Livre de Poche ; Classiques modernes ; La Pochothèque ;édition de Marc Fumaroli ; 1997, p. 868.

Le monde n'a jamais manqué de charlatans :
            Cette science, de tout temps,
            Fut en professeurs très fertile.
Tantôt l'un en théâtre affronte l'Achéron, (1)
            Et l'autre affiche par la ville
            Qu'il est un passe-Cicéron. (2)

        Un des derniers se vantait d'être
            En éloquence si grand maître,
            Qu'il rendrait disert un badaud,
            Un manant, un rustre, un lourdaud;
«Oui, Messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :
Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé,
            Je le rendrai maître passé,
            Et veux qu'il porte la soutane.» (3)
Le prince sut la chose; il manda le rhéteur.
            «J'ai, dit-il, en mon écurie
            Un fort beau roussin d'Arcadie; (4)
            J'en voudrais faire un orateur.
- Sire, vous pouvez tout»,reprit d'abord notre homme.
            On lui donna certaine somme :
            Il devait au bout de dix ans
            Mettre son âne sur les bancs;
Sinon il consentait d'être en place publique
Guindé (5) la hart (6) au col, étranglé court et net,
            Ayant au dos sa rhétorique,
            Et les oreilles d'un baudet.
Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence
Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu,
Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance;
Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance
Un discours où son art fût au long étendu, (7)
Un discours pathétique, et dont le formulaire
            Servît à certains Cicérons
            Vulgairement nommés larrons.
            L'autre (8) reprit : "Avant l'affaire,
            Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons."

            Il avait raison. C'est folie
            De compter sur dix ans de vie.
            Soyons bien buvants, bien mangeants :
Nous devons à la mort de trois l'un (9) en dix ans.

(1) Achéron : fleuve des Enfers dans la mythologie grecque.
(2) Orateur qui surpasse Cicéron.
(3) Celle des docteurs d'université.
(4) L'Arcadie produisait plutôt des ânes.
(5) Guindé : hissé.
(6) Hart : noud coulant, en osier au départ, puis en chanvre, servant à la pendaison.
(7) Etendu : exposé.
(8) Allusion ironique à certains orateurs du temps.
(9) Un sur trois.

ancre





W. Aractingy 100 x 100 cm, Octobre 1994

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