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Le Songe de Vaux


Les vers suivants ne sont pas de la description de Vaux: je les envoyai à une personne qui en voulait de moi, et lui envoyai en même temps le fragment qui suit. Comme ces vers y peuvent servir d'argument en quelque façon, j'ai cru qu'il ne serait pas hors de propos de les mettre en tête.

L'Architecture, la Peinture, le Jardinage, et la Poésie haranguent les juges et contestent le prix proposé.
Ariste, vous voulez voir des vers de ma main,
Vous qui du chantre grec ainsi que du romain
Pourriez nous étaler les beautés et les grâces
Et qui nous invitez à marcher sur leurs traces.
Vous ne trouverez point chez moi cet heureux art
Qui cache ce qu'il est et ressemble au hasard:
Je n'ai point ce beau tour, ce charme inexprimable
Qui rend le dieu des vers sur tous autres aimable:
C'est ce qu'il faut avoir, si l'on veut être admis
Parmi ceux qu'Apollon compte entre ses amis.
Homère épand toujours ses dons avec largesse
Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse:
Mes vers vous pourraient-ils donner quelque plaisir,
Lorsque l’Antiquité vous en offre à choisir ?
Je ne l’espère pas; et cependant ma Muse
N'aura jamais pour vous de secret ni d'excuse ;
Ce que vous souhaitez il faut vous l'accorder
C'est à moi d’obéir, à vous de commander.
Je vous présente donc quelques traits de ma lyre :
Elle les a dans Vaux répétés au Zéphyre.
J'y fais parler quatre arts fameux dans l'Univers,
Les palais, les tableaux, les jardins, et les vers.
Ces arts vantent ici tour à tour leurs merveilles.
Je soupire en songeant au sujet de mes veilles.
Vous m'entendez, Ariste, et d'un cœur généreux
Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux;
Il déplut à son roi; ses amis disparurent;
Mille voeux contre lui dans l'abord concoururent.
Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs;
J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs.
Jadis en sa faveur j'assemblai quatre fées.
II voulut que ma main leur dressât des trophées:
Oeuvre long, et qu'alors jeune encor j'entrepris.
Ecoutez ces quatre arts, et décidez du prix.
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Un riche balustre faisait la séparation de la chambre d'avec l’alcôve; l'estrade en était au moins élevée d'un pied, ce qui donnait encore plus d’éclat à cette action. Là, sur des tapis de Perse, on avait placé les sièges des demi-dieux; ceux des juges y étaient aussi, mais à part, et un peu éloignés de la compagnie. Hors de l’alcôve étaient assises l'une près de l'autre les quatre fées. Ariste, Gélaste, et moi, nous étions debout vis-à-vis d'elles. On tira au sort pour savoir en quel rang elles parleraient. Ce fut à Palatiane de haranguer la première: elle se leva donc, et, après s’être approchée du balustre, elle se retourna à demi devers ses rivales, et leur adressant sa voix elle commença de cette sorte :

«Quoi ! par vous ces honneurs sont aussi contestés ?
Vous prétendez le prix qu'on doit à mes beautés?
Ingrates, deviez-vous en avoir la pensée ?»

A ce mot d'ingrates toutes se levèrent et témoignèrent avoir quelque chose à dire; mais les juges, pour éviter la confusion, ayant ordonné qu'elles ne s'interrompraient point, Palatiane continua en ces termes:

« Juges, pardonnez-moi cette plainte forcée:
Je sais qu'en suppliante il fallait commencer;
C'est à vous que ma voix se devait adresser;
Mais le dépit m'emporte, et, puisqu'il faut tout dire,
Enfin voilà le fruit, trop vaine Apellanire,
Dont vous reconnaissez mes bienfaits aujourd'hui.
Contre les aquilons mon art vous sert d'appui;
N'en ayez point de honte; en sauvant votre ouvrage,
J'oblige aussi les dieux dont vous tracez l'image.
Hé bien ! vous la tracez, mais imparfaitement;
Et moi je leur bâtis un second firmament.
Ce que je dis pour vous, je le dis pour les autres;
Tout ce qu'ont fait dans Vaux les Le Bruns, les Le Nôtre
Jets, cascades, canaux, et plafonds si charmants,
Tout cela tient de moi ses plus beaux ornements.
Contempler les efforts de quelque main savante,
Juger d'une peinture, ou muette, ou parlante,
Admirer d'Apollon les pinceaux ou la voix,
Errer dans un jardin, s’égarer dans un bois,
Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine,
Ecouter en rêvant le bruit d'une fontaine,
Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux,
Tout cela, je l'avoue, a des charmes bien doux;
Mais enfin on s'en passe, et je suis nécessaire:
Ce fut le seul besoin qui d'abord me fit plaire.
Les antres se trouvaient des humains habités;
Avec les animaux ils formaient des cités:
Je batis des maisons, je composai des villes.
On ne voulait alors que de simples asiles;
Sur la nécessité se réglaient les souhaits;
Aujourd'hui que l'on veut de superbes palais,
Je contente chacun en plus d'une manière:
Des cinq ordres divers la grâce singulière
Fait voir comme il me plaît l’éclat, la majesté,
Ou les charmes divins de la simplicité.
Je ne doute donc point qu'en présence d'Oronte
Je n'obtienne le prix, vous n'emportiez la honte:
Confuses, vous allez recevoir cette loi,
Si c'est honte pour vous d’être moindres que moi.
Tant d’œuvres, dont je rends les savants idolâtres,
Colosses, monuments , cirques, amphithéâtres,
Mille temples par moi bâtis en mille lieux,
Les demeures des rois, celles mêmes des dieux,
Rome, et tout l'Univers, pour mon art sollicite.
Juges, accordez-moi le prix que je mérite;
Car on n'aurait pas droit d'y vouloir parvenir,
Si de la faveur seule il fallait l'obtenir. »

Peu de temps après qu'elle eût cessé de parler, elle retourna s'asseoir. Sa fierté et le caractère de sa harangue n'avaient pas déplu; je le remarquai au visage des assistants. Les seules fées témoignaient beaucoup d'indignation, et secouaient la tête à chacune de ses raisons; je vis même l'heure qu'Apellanire l'interromprait. Pour moi, ce qui me toucha le plus de tout son discours, ce fut l’épilogue. Apellanire, qui devait parler la seconde, prit la place que l'autre venait de quitter, et puis elle commença ainsi sa harangue:

«Juges, si j'ai souffert des reproches frivoles,
Ce n'est point pour manquer de droit ni de paroles :
Le respect seulement a retenu ma voix. .
Palatiane veut vous imposer des lois;
Les honneurs ne sont faits que pour ses mains savantes ;
Ce serait trop pour nous que d’être ses suivantes.
Elle m'appelle ingrate, et pense m’ébranler;
Mais qui l'est de nous deux, puisqu'il en faut parler?
Sans tous ses ornements, serais-je pas la même ?
Et quant à sa beauté, qui lui semble suprême,
Bien souvent sans la mienne on n'y penserait pas;
Seule je sais donner du lustre à ses appas.
Contre les aquilons elle m'est nécessaire:
Il n'est point de couvert qui n'en pût autant faire.
Ou va-t-elle chercher les premiers des humains ?
Quels chefs-d’œuvre alors sont sortis de ses mains ?
Qu'importe qu'elle serve aux dieux même d'asile ?
Car il ne s'agit pas d’être la plus utile;
C'est assez de causer le plaisir seulement,
Pour satisfaire aux lois de cet enchantement;
En termes assez clairs la chose est exprimée:
«Soit donné, dit le mage, à la plus grande fée.»
En est-il de plus grande, ayant tout bien pesé,
Que celle par qui l’oeil est sans cesse abusé ?
A de simples couleurs mon art plein de magie
Sait donner du relief, de l'âme, et de la vie:
Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps.
J’évoque, quand je veux, les absents et les morts;
Quand je veux, avec l'art je confonds la nature:
De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture ?
Pour preuve du savoir dont se vantaient leurs mains
L'un trompa les oiseaux, et l'autre les humains.
Je transporte les yeux aux confins de la terre:
Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre,
Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux.
Les mystères profonds des enfers et des cieux
Sont par moi révélés, par moi l'oeil les découvre
Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre,
Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir,
Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un beau soir,
J'en sais représenter les images brillantes.
Mon art s’étend sur tout; c'est par mes mains savantes
Que les champs, les déserts, les bois, et les cités
Vont en d'autres climats étaler leurs beautés.
Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages,
Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages
Tout y rit, tout y charme; on y voit sans horreur
Le pâle Désespoir, la sanglante Fureur
L'inhumaine Clothon qui marche sur leurs traces;
Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces.
Dans les maux de l'absence on cherche mon secours
Je console un amant privé de ses amours;
Chacun par mon moyen possède sa cruelle.
Si vous avez jamais adoré quelque belle
(Et je n'en doute point, les sages ont aimé),
Vous savez ce que peut un portrait animé:
Dans les cœurs les plus froids il entretient des flammes.
Je pourrais vous prier par celui de vos dames;
En faveur de ses traits, qui n'obtiendrait le prix ?
Mais c'est assez de Vaux pour toucher vos esprits:
Voyez, et puis jugez; je ne veux autre grâce.»

Les raisons de cette seconde me semblèrent encore plus pressantes que celles de la première; surtout ce qu'elle dit de l'intention du mage fit beaucoup d'effet. Il s’éleva là-dessus un secret murmure, qui lui donna quelque espérance de la victoire; et le chagrin qu'en ce moment-là témoignèrent les autres fées fit une partie de sa joie, aussi bien que la satisfaction qui parut sur le visage des écoutants. Palatiane ne jugeant pas à propos de laisser plus longtemps dans les esprits une impression si favorable pour sa rivale, se leva encore une fois, et, de la place ou elle était, elle représenta aux juges que si l'art de la peinture trompait les yeux celui de l'architecture leur faisait voir des merveilles bien plus étonnantes. Tel pouvait-on appeler le puissant effort des machines qu'elle inventait; telle, la pesanteur des colosses élevés comme par enchantement; tels, tous ces ouvrages hardis dont l'imagination se trouve effrayée; tels, enfin, ces amas de pierres qui font croire que l'Egypte a été peuplée de géants, et qui ont épuisé les forces de plusieurs millions d'hommes, aussi bien que les trésors d'une longue suite de rois. Palatiane ayant ainsi répliqué, ces deux fées reprirent leur place; et, incontinent après, Hortésie, dont le tour était venu, approcha des juges, mais avec un abord si doux qu'auparavant qu'elle ouvrît la bouche ils demeurèrent plus d'à demi persuadés, et ils eurent beaucoup de peine à ne pas se laisser corrompre aux charmes même de son silence. Voici les propres paroles de sa harangue:

« J'ignore l'art de bien parler,
Et n’emploierai pour tout langage
Que ces moments qu'on voit couler
Parmi des fleurs et de l'ombrage.
Là luit un soleil tout nouveau;
L'air est plus pur, le jour plus beau;
Les nuits sont douces et tranquilles;
Et ces agréables séjours
Chassent le soin, hôte des villes,
Et la crainte, hôtesse des Cours.

Mes appas sont les alcyons
Par qui l'on voit cesser l'orage
Que le souffle des passions
A fait naître dans un courage;
Seule, j’arrête ses transports:
La raison fait de vains efforts
Pour en calmer la violence;
Et, si rien s'oppose à leur cours,
C'est la douceur de mon silence,
Plus que la force du discours.

Mes dons ont occupé les mains
D'un empereur sur tous habile,
Et le plus sage des humains
Vint chez moi chercher un asile;
Charles, d'un semblable dessein
Se venant jeter dans mon sein,
Fit voir qu'il était plus qu'un homme:
L'un d'eux pour mes ombrages verts
A quitté l'empire de Rome,
L'autre celui de l'Univers.

Ils étaient las des vains projets
De conquérir d’autres provinces
Que s’ils se firent mes sujets,
De mes sujets je fais des princes.
Tel, égalant le sort des rois,
Aristée errait autrefois
Dans les vallons de Thessalie
Et tel, de mets non achetés,
Vivait sous les murs d'Oebalie
Un amateur de mes beautés.

Libre de soins, exempt d'ennuis,
Il ne manquait d'aucunes choses:
Il détachait les premiers fruits
Il cueillait les premières roses
Et quand le ciel armé de vents
Arrêtait le cours des torrents
Et leur donnait un frein de glace,
Ses jardins remplis d'arbres verts
Conservaient encore leur grâce
Malgré la rigueur des hivers.

Je promets un bonheur pareil
A qui voudra suivre mes charmes ;
Leur douceur lui garde un sommeil
Qui ne craindra point les alarmes.
Il bornera tous ses désirs
Dans le seul retour des Zéphyrs ;
Et, fuyant la foule importune,
Il verra du fond de ses bois
Les courtisans de la fortune
Devenus esclaves des rois.

J'embellis les fruits et les fleurs:
Je sais parer Pomone et Flore;
C'est pour moi que coulent les pleurs
Qu'en se levant verse l'Aurore.
Les vergers, les parcs, les jardins,
De mon savoir et de mes mains
Tiennent leurs grâces nonpareilles;
Là j'ai des prés, là j'ai des bois;
Et j'ai partout tant de merveilles
Que l'on s’égare dans leur choix.

Je donne au liquide cristal
Plus de cent formes différentes,
Et le mets tantôt en canal,
Tantôt en beautés jaillissantes;
On le voit souvent par degrés
Tomber à flots précipités;
Sur des glacis je fais qu'il roule,
Et qu'il bouillonne en d'autres lieux;
Parfois il dort, parfois il coule,
Et toujours il charme les yeux.

Je ne finirais de longtemps
Si j'exprimais toutes ces choses:
On aurait plus tôt au printemps
Compte les œillets et les roses.
Sans m’écarter loin de ces bois,
Souvenez-vous combien de fois
Vous avez cherché leurs ombrages:
Pourriez-vous bien m’ôter le prix,
Après avoir par mes ouvrages
Si souvent charmé vos esprits ?»

Le discours Hortésie acheva de gagner tous les assistants: Oronte et les demi-dieux se regardèrent comme ravis; les juges n'en firent pas moins. Hortésie considérait tous ces signes extérieurs avec la joie que l'on peut penser; quand Apellanire, ayant parlé tout bas quelque peu de temps aux deux fées qui étaient près d'elle, déploya une toile que les plis de sa robe tenaient cachée, et, la montrant de la main aux juges, elle s’écria du lieu ou elle était:

« Juges, attendez un moment,
Et voyez quelle est cette fée
Qui de son visage charmant
Devant Oronte fait trophée:
En voilà les traits éclatants;
Elle était telle avant que le printemps
Lui rendît ses cheveux avec ses autres charmes.
Lorsque les jours sont inconstants,
Elle n'est jamais sans alarmes. »
Après ces paroles, elle alla jusque dans l’alcôve présenter aux juges la toile qu'elle tenait déployée, et leur dit que c’était le portrait Hortésie, qu'elle avait fait depuis quelques mois. Ils en demeurèrent étonnés, et jetant la vue sur Hortésie, ils la tournèrent ensuite sur sa peinture. La meilleure partie de ses grâces y semblait éteinte, il n'y avait ni roses, ni lis sur son teint ;tout y était languissant et à demi mort, on ne voyait que de la neige et des glaçons où on avait vu les plus florissantes marques de la jeunesse. Les juges auraient soupçonné la fidélité du portrait, s'ils ne se fussent souvenus d'avoir vu Hortésie en cet état-là. Chacun commença de douter qu'on voulût accorder le prix à une beauté si frêle et si journalière: elle-même abandonna sa propre défense et ne sut que répondre sur ce reproche. Si bien qu'Apellanire s'en retournait toute triomphante, lorsque Palatiane lui dit: « N'insultez point à une beauté qui craint tout, à ce que vous dites. Si elle languit tous les ans, elle reprend aussi tous les ans de nouvelles forces; quant à vous, qu'est-il demeuré de ce qu'ont fait autrefois vos Apelles et vos Zeuxis, que le nom de leurs ouvrages et les choses incroyables que l'on en dit? Les miens vivent plus de siècles que les vôtres ne sauraient vivre d’années.» Apellanire ne s’étonna point, et se douta bien que Palatiane elle-même se verrait bientôt confondue. Cela ne manqua pas d'arriver.

Ce fut par Calliopée.
« Montrez-moi, dit cette fée,
Quelque chose de plus vieux
Que la chronique immortelle
De ces murs pour qui les dieux
Eurent dix ans de querelle.

Bien que par les flots amers
On aille au delà des mers
Voir encor vos pyramides,
J'ai laissé des monuments
Et plus beaux et plus solides
Que ces vastes bâtiments.

Mes mains ont fait des ouvrages
Qui verront les derniers âges
Sans jamais se ruiner:
Le temps a beau les combattre;
L'eau ne les saurait miner,
Le vent ne peut les abattre.

Sans moi tant d’œuvres fameux,
Ignorés de nos neveux,
Périraient sous la poussière.
Au Parnasse seulement
On emploie une matière
Qui dure éternellement.

Si l'on conserve les noms,
Ce doit être par mes sons,
Et non point par vos machines:
Un jour, un jour l'Univers
Cherchera sous vos ruines
Ceux qui vivront dans mes vers.»

Aussitôt elle s’approcha du balustre, et, laissant Palatiane toute confuse, elle adoucit quelque peu sa voix et parla ainsi:

« Juges, vous le savez, et dans tout cet empire
Mon charme est plus connu que l'air qu'on y respire.
C'est le seul entretien que l'on prise aujourd'hui.
Pour comble de bonheur, Alcandre en est l'appui.
Je n'en dirai pas plus, de peur que sa puissance
N'oblige vos esprits à quelque déférence.
Vous jugez bien pourtant quelle est une beauté
Qui possède son cœur, et qui l'a mérité ; .
Mais, sans vous prévenir par les traits du bien dire,
Je répondrai par ordre et cela doit suffire
On dirait que ces arts méritent tous le prix.
Chaque fée a sans doute ébranlé les esprits;
Toutes semblent d'abord terminer la querelle.
La première a fait voir le besoin qu'on a d'elle;
Si j'ai de son discours marqué les plus beaux traits,
Elle loge les dieux, et moi je les ai faits.
Ce mot est un peu vain, et pourtant véritable:
Ceux qui se font servir le nectar à leur table
Sous le nom de héros ont mérité mes vers ;
Je les ai déclarés maîtres de l'univers.
O vous qui m’écoutez, troupe noble et choisie,
Ainsi qu'eux quelque jour vous vivrez d’ambroisie;
Mais Alcandre lui-même aurait beau l’espérer,
S'il n'implorait mon art pour la lui préparer.
Ce point tout seul devrait me donner gain de cause:
Rendre un homme immortel sans doute est quelque chose;
Apellanire peut par ses savantes mains
L'exposer pour un temps aux regards des humains:
Pour moi, je lui bâtis un temple en leur mémoire;
Mais un temple plus beau, sans marbre et sans ivoire,
Que ceux ou d'autres arts, avec tous leurs efforts,
De l'Univers entier épuisent les trésors.
Par le second discours on voit que la Peinture
Se vante de tenir école d'imposture,
Comme si de cet art les prestiges puissants
Pouvaient seuls rappeler les morts et les absents .
Ce sont pour moi des jeux: on ne lit point Homère,
Sans que tantôt Achille à l'âme si colère,
Tantôt Agamemnon au front majestueux,
Le bien-disant Ulysse, Ajax l’impétueux,
Et maint autre héros offre aux yeux son image.
Je les fais tous parler, c'est encor davantage.
La Peinture après tout n'a droit que sur les corps;
Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts
Qui font mouvoir une âme, et la rendent visible;
Seule j’expose aux sens ce qui n'est pas sensible,
Et, des mêmes couleurs qu'on peint la vérité,
Je leur expose encor ce qui n'a point été.
Si pour faire un portrait Apellanire excelle,
On m'y trouve du moins aussi savante qu’elle ;
Mais je fais plus encor, et j'enseigne aux amants
A fléchir leurs amours en peignant leurs tourments
Les charmes qu’Hortésie épand sous ses ombrages
Sont plus beaux dans mes vers qu'en ses propres ouvrages ;
Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants.
C’est chez moi qu’il faut voir les trésors du printemps.
Enfin, j’imite tout par mon savoir suprême ;
Je peins, quand il me plaît, la Peinture elle-même
Oui, beaux-arts, quand je veux, j’étale vos attraits:
Pouvez-vous exprimer le moindre de mes traits ?
Si donc j'ai mis les dieux au-dessus de l'envie,
Si je donne aux mortels une seconde vie,
Si maint Oeuvre de moi, solide autant que beau,
Peut tirer un héros de la nuit du tombeau,
Si, mort en ses neveux, dans mes vers il respire,
Si je le rends présent bien mieux qu'Apellanire,
Si de Palatiane, au prix de mes efforts,
Les monuments ne sont ni durables, ni forts,
Si souvent Hortésie est peinte en mes ouvrages,
Et si je fais parler ses fleurs et ses ombrages,
Juges, qu'attendez-vous ? et pourquoi consulter ?
Quel art peut mieux que moi cet écrin mériter?
Ce n'est point sa valeur ou j'ai voulu prétendre:
Je n'ai considéré que le portrait d'Alcandre.
On sait que les trésors me touchent rarement:
Mes veilles n'ont pour but que l'honneur seulement;
Gardez ce diamant dont le prix est extrême;
Je serai riche assez pourvu qu'Alcandre m'aime.»
La harangue de Calliopée produisit un merveilleux changement dans les esprits. Les autres fées l'avaient bien prévu, car, auparavant que l'on s’assemblât, elles demandèrent qu'il fût défendu de se servir des traits de la rhétorique: que cela n’était pas sans exemple; qu'une pareille défense s’était observée longtemps dans Athènes parce que les orateurs faisaient prendre de telles résolutions que bon leur semblait; et qu'enfin le métier de leur rivale étant de séduire, il n’était pas juste qu'elle eût cet avantage sur elles. Mais, comme il était question de charmes, ces juges leur représentèrent qu'ils ne voyaient pas pourquoi ceux de l’éloquence dussent être exclus, et que leur propre requête leur faisait tort, parce qu'il semblait qu'elles donnassent déjà gain de cause à leur concurrente. Ainsi chacune employa tous les artifices dont elle se put aviser.

Après que l'applaudissement qu'on donna a la harangue de Calliopée fut un peu cessé, Apellanire, comme la seule qui pouvait avoir quelque chose de commun avez elle, et comme celle aussi qui jusque-là croyait avoir la meilleure part à l’écrin, prit la parole, et avoua que les charmes de sa rivale étaient à la vérité fort puissants mais en quoi cela pouvait-il regarder la maison de Vaux? au lieu que tout y brillait des enrichissements qu'elle avait trouvés. Combien de plafonds qui surpassaient non seulement tout ce qu'on avait jamais fait en ce genre, mais aussi l'imagination même des regardants ! Combien d’ornements judicieux, agréables, et bien inventés! Etait-il possible qu'en la présence de ces merveilles on adjugeât le prix à quelque autre qu'elle ? Quand elle eut fini, Calliopée tomba d'accord de ce dernier point, et rendit un pareil témoignage à la vérité. « Mais se peut-il faire que vous ignoriez, ajouta-t-elle en s'adressant à Apellanire, ce que mon art a de commun avec Vaux ? La dernière main n'y sera que quand mes louanges l'y auront mise; et vous-même, ne devriez-vous pas consentir que j'eusse l’écrin, comme le plus digne prix de la gloire que mes ouvrages vous ont donnée ?» Je demandai tout bas à Gélaste ce que cela voulait dire. Il me répondit que plusieurs personnes avaient déjà fait la description de quelques endroits de ce beau séjour, surtout qu'il m'en voulait montrer une du salon, laquelle on ne pouvait assez estimer. Cette contestation des deux fées, et le souvenir de ce que les autres avaient dit, embarrassèrent les juges de telle sorte qu'ils se parlèrent près d'un quart d'heure sans rien résoudre. Cependant le reste de la compagnie s’entretenait aussi de cette action, au moins il me le sembla; car les uns et les autres parlaient trop bas, et nous étions trop éloignés pour en rien entendre. Enfin, les juges ordonnèrent pour tout résultat que, puisque les choses étaient tellement égales, ces quatre fées feraient paraître sur-le-champ quelque échantillon de leur art, afin qu'on sût laquelle de toutes était la plus savante dans la magie. Cela fut prononcé par l'un des trois juges: chacun témoigna en être content. Aussi était-ce une nouvelle occasion de plaisir. Oronte lui-même sembla l'approuver par un léger mouvement de tête. Il se fit ensuite un fort grand silence, les esprits étant demeurés comme suspendus dans l'attente d'autres merveilles.

ancre







W.Aractingi