A la découverte de Jean de La Fontaine
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L' Araignée et l'Hirondelle
Livre X - Fable 6


W. Aractingi

Cette fable, inspirée d’Abstémius, a été reprise par Gilles Corrozet (1542) et par Guillaume Haudent (1547). Si, dans le texte de La Fontaine, l’araignée se contente de paroles, dans les fables de ses prédécesseurs, elle tente, pour son plus grand malheur, de capturer l’hirondelle. Si La Fontaine s’inspire d’Abstémius, il enrichit considérablement le texte de l’italien, à la fois en ajoutant diverses allusions à la mythologie mais aussi par la description du vol de l’hirondelle ou de la vie du nid. Une fois de plus, dans cette pièce, le fabuliste nous rappelle avec force la loi implacable et inexorable de la vie. 
        « O Jupiter, qui sus de ton cerveau,
        Par un secret d'accouchement nouveau,
        Tirer Pallas, jadis mon ennemie,
        Entends ma plainte une fois en ta vie !
       Progné me vient enlever les morceaux ;
        Caracolant, frisant l'air et les eaux,
        Elle me prend mes mouches à ma porte :
       Miennes je puis les dire; et mon réseau
        En serait plein sans ce maudit oiseau :
        Je l'ai tissu de matière assez forte. »
            Ainsi, d'un discours insolent,
Se plaignait l'araignée autrefois tapissière,
            Et qui, lors étant filandière,
Prétendait enlacer tout insecte volant.
La soeur de Philomèle, attentive à sa proie,
Malgré le bestion happait mouches dans l'air,
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert,
D'un ton demi-formé , bégayante couvée,
Demandaient par des cris encor mal entendus.
            La pauvre aragne n'ayant plus
Que la tête et les pieds, artisans superflus,
            Se vit elle-même enlevée :
L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
            Et l'animal pendant au bout.

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
L'adroit, le vigilant, et le fort sont assis
            A la première; et les petits
            Mangent leur reste à la seconde.


Pallas:  La Fontaine parle ici d’Athéna, déesse grecque de la sagesse, sortie toute casquée de la tête de Jupiter ; elle est aussi la déesse des femmes qui tissent (ne pas la confondre avec Pallas, le favori de l’empereur Claude qui assassina celui-ci avant d’être assassiné lui-même par Néron).

Ennemie: Voir Ovide, « Métamorphoses », VI : Arachné, l’habile brodeuse lydienne, après avoir défié Pallas à la tapisserie, fut métamorphosée par celle-ci en araignée.

Progné : sœur de Philomèle et femme de Thérée. Pour venger sa sœur violée par Thérée, elle tua le fils de celui-ci, le fit rôtir et le donna à manger à son père. Elle fut changée en rossignol (voir « Philomèle et Progné », Livre III, fable 15 et « Le Milan et le Rossignol », Livre IX, fable 18, note 3).

Frisant l'air et les eaux: Confer Virgile, « Enéide », livre V, vers 213-217 sur le vol de la colombe.

Miennes, je puis les dire: Comparer avec « Leur, à leur compte, et non à celui de la bête » dans L’Ours et les deux Compagnons » (Livre V, fable 20).

Mon réseau : ma toile.

Filandière : une personne qui file, par opposition à la tapissière qui, elle, exécute des tapisseries ou des tapis.

Philomèle : sœur de Progné ; elle fut changée en hirondelle (voir ci-dessus, note 3).

Bestion : petite bête, bestiole.

Impitoyable joie:  Inspiré de Virgile, « Les Géorgiques », IV, vers 16-17.

D'un ton demi-formé: D’une voix mal formée.

Aragne : araignée (rappelez-vous « l’éternelle aragne »)

Jupin : surnom familier de Jupiter.