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Le Bûcheron et Mercure
 Livre V - Fable 1

La fable qui ouvre ce Livre cinquième est inspirée d’Esope (« Le Bûcheron et Hermès »). Mais nous pouvons trouver trace de l’histoire dans le prologue du «Quart-Livre » de Rabelais, passage fort vert et succulent mais hélas ! trop long pour que je puisse le retranscrire ici.. Nombreuses analogies avec « La Forêt et le Bûcheron » et différents rappels de diverses autres fables (voir notes ci-dessous).

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage :
J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage.
Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux,
Et des vains ornements l'effort ambitieux ;
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire .
Non qu'il faille bannir certains traits délicats :
Vous les aimez, ces traits; et je ne les hais pas.
Quant au principal but qu'Esope se propose,
            J'y tombe au moins mal que je puis .
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis,
Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose.
            Comme la force est un point
            Dont je ne me pique point,
Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.
C'est là tout mon talent; je ne sais s'il suffit.
            Tantôt je peins en un récit
La sotte vanité jointe avecque l'envie,
Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie;
            Tel est ce chétif animal
Qui voulut en grosseur au boeuf se rendre égal.
J'oppose quelquefois, par une double image,
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
            Les agneaux aux loups ravissants;
La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers,
            Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui .

        Un bûcheron perdit son gagne-pain,
        C'est sa cognée; et la cherchant en vain,
        Ce fut pitié là dessus de l'entendre .
        Il n'avait pas des outils à revendre.
        Sur celui-ci roulait tout son avoir.
        Ne sachant donc où mettre son espoir,
        Sa face était de pleurs toute baignée :
        «O ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
        S'écriait-il : Jupiter, rends-la-moi;
        Je tiendrai l'être encore un coup de toi.»
        Sa plainte fut de l'Olympe entendue.
        Mercure vient. « Elle n'est pas perdue,
        Lui dit ce dieu; la connaîtras-tu  bien ?
        Je crois l'avoir près d'ici rencontrée.»
        Lors une d'or à l'homme étant montrée,
        Il répondit : «Je n'y demande rien.»
        Une d'argent succède à la première,
        Il la refuse. Enfin une de bois :
        «Voilà, dit-il, la mienne cette fois;
        Je suis content si j'ai cette dernière.
        - Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :
        Ta bonne foi sera récompensée.
        -En ce cas-là je les prendrai», dit-il.
        L'histoire en est aussitôt dispersée;
        Et boquillons de perdre leur outil,
        Et de crier pour se le faire rendre.
        Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
        Son fils Mercure aux criards vient encor;
        A chacun d'eux il en montre une d'or .
        Chacun eût cru passer pour une bête
        De ne pas dire aussitôt :"La voilà !"
        Mercure, au lieu de donner celle-là,        
        Leur en décharge un grand coup sur la tête.
        Ne point mentir, être content du sien,
        C'est le plus sûr : cependant on s'occupe
        A dire faux pour attraper du bien .
        Que  sert cela ? Jupiter n'est pas dupe .

M.L.C.D.B.: On pense, à la lecture des initiales, que le dédicataire de cette première fable pourraient être une vieille connaissance de La Fontaine, Monsieur le Comte de Brienne (Louis-Henri de Lomédienne). Le fabuliste a connu quelques années auparavant le comte chez Fouquet, duquel de Brienne est le secrétaire. Les deux hommes deviendront amis. Ils travailleront d’ ailleurs de concert sur un ouvrage, le « Recueil de poésies chrétiennes et diverses ». Certains ont vu dans les initiales M. le Chevalier de Bouillon pour lequel La Fontaine travaillera. Mais, outre son jeune âge (vingt-deux ans à peine), un autre argument porte à rejeter cette hypothèse le chevalier ne s’est jamais intéressé à la poésie.

Suffrage: Accord.

Curieux: Soigneux, méticuleux (du latin « cura », soin).

Ambitieux: Voir chez Horace « Il retirera les ornements ambitieux » (« Art poétique », vers 447-448).

J'y tombe: Je l’atteins.

Hercule est ce héros romain célèbre pour sa force. On l’identifie à l’Héraclès grec.

Boeuf: ...Allusion à la fable « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf ».

Les Agneaux aux loups ravissants: Rappel de la fable « Le Loup et l’Agneau ».

La Mouche à la Fourmi: Voir « La Mouche et la Fourmi ».

Celui qui porte:...Mercure porte les messages amoureux de Jupiter. Voir sur ce point, Molière et son « Amphitryon ».

L'être encore un coup de toi: Je tiendrai une nouvelle fois la vie de toi.

Une d'or: Une cognée en or.

Dispersée: Connue, dévoilée

Boquillons: Bûcherons. Le terme datant du Moyen Age se disait avec une nuance péjorative ; il était déjà désuet du temps de La Fontaine.

Content du sien: De ses possessions.

Que sert cela?:  A quoi sert cela ?

ancre





W. Aractingy 81 x 100 cm, Août 1994

Voyez aussi cette fable illustrée par:





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