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L'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ
 Livre IV - Fable 22

De nombreux auteurs (Ennius, Gabrias, Haudent, Ménage,...) ont repris ce récit ésopique aujourd’hui perdu. Mais c’est le conteur et grammairien latin Aulu-Gelle (IIe siècle après J.-C) qui nous a fait connaître l’histoire dans ses « Nuits attiques » (IV, 29). Cette fable, tout comme la précédente, a été déplacée de la fin du Livre III à celle-ci qui clôture le Livre IV

Ne t'attends qu'à toi seul: c'est un commun proverbe.
            Voici comme Esope le mit
                            En crédit:

            Les alouettes font leur nid
            Dans les blés, quand ils sont en herbe,
            C'est-à-dire environ le temps
Que tout aime et que tout pullule dans le monde)
            Monstres marins au fond de l'onde,
Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
            Une pourtant de ces dernières
Avait laissé passer la moitié d'un printemps
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
A toute force enfin elle se résolut
D'imiter la nature, et d'être mère encore.
Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore,
A la hâte: le tout alla du mieux qu'il put.
Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée
            Se trouvât assez forte encor
            Pour voler et prendre l'essor,
De mille soins divers l'alouette agitée
S'en va chercher pâture, avertit ses enfants
D'être toujours au guet et faire sentinelle.
            «Si le possesseur de ces champs
Vient avecque son fils, (comme il viendra), dit-elle,
        Ecoutez bien: selon ce qu'il dira
            Chacun de nous décampera
Sitôt que l'alouette eût quitté sa famille
Le possesseur du champ vient avecque son fils.
« Ces blés sont mûrs, dit-il, allez chez nos amis
Les prier que chacun, apportant sa faucille,
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.»
            Notre alouette de retour
            Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence:« Il a dit que, l'aurore levée,
L'on fît venir demain ses amis pour l'aider....
- S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette,
Rien ne nous presse encor de changer de retraite;
Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter.
Cependant soyez gais; voilà de quoi manger.»
Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère.
L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout.
L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire
            Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.
«Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout.
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.
            Mon fils, allez chez nos parents
            Les prier de la même chose.»
L'épouvante est au nid plus forte que jamais.
« Il a dit ses parents, mère, c'est à cette heure...
            - Non, mes enfants; dormez en paix:
            Ne bougeons de notre demeure.»
L'alouette eut raison, car personne ne vint.
Pour la troisième fois, le maître se souvint
De visiter ses blés. «Notre erreur est extrême,
Dit-il,de nous attendre à d'autres gens que nous.
Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.
Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous
Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille
Nous prenions dès demain chacun une faucille:
C'est là notre plus court ; et nous achèverons
            Notre moisson quand nous pourrons.»
Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette:
«C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants.»
            Et les petits, en même temps,
            Voletants, se culebutants,
            Délogèrent tous sans trompette.

Ne t'attends qu'à toi seul:  Ne t’attends à rien qui ne vienne de toi, ne compte que sur toi. Voir Le Fermier, le Chien et le Renard » (Livre XI, fable 3, vers 62) « T’ attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur » ainsi que « L’ Eunuque » (II, 2) « Car le sage ne doit s’attendre qu’à soi-même. »

Esope le mit en crédit: Lui donna de la force, de l’autorité.

 Que tout aime et que tout pullule dans le monde: Cf. l’Hymne à Vénus qui ouvre le « De Natura rerum » de Lucrèce « Car dès que l’aspect printanier du jour reparaît et que, brisant ses chaînes, se renforce le souffle de vie de Flavonius, tout d’abord les oiseaux, ô déesse, te chantent, toi et ton retour, le cœur soulevé par ta puissance. Les bêtes sauvages ensuite, les troupeaux bondissent à travers les grasses pâtures et traversent les rapides rivières. Tout épris de tes attraits, chacun souhaite ardemment te suivre où tu veux le mener. Enfin, par mers et par monts, et par les fleuves impétueux, parmi les demeures arborées des oiseaux et les plaines ondoyantes, versant dans chaque cœur les séductions de l’amour, tu inspires à chaque être l’envie de propager son espèce. »

Nitée: Mot du dialecte picard pour « nichée ».

Décamper: Terme militaire signifiant ‘lèvera le camp’, se retirera précipitamment.

Cependant: Pendant ce temps.

A l'essor: Ayant pris son essor, s’étant envolée.

A servir aussi lents: Aussi lents à rendre service.

Notre plus court: Le plus rapide.

Ce coup: Maintenant.

Se culebutants: Se culbutant.

Sans trompette: Discrètement, sans tambour ni trompette. Voir « Le Chat, la Belette et le petit Lapin » (Livre VII, fable 16, vers 13-15) « O là, madame la belette, / Que l’on déloge sans trompette, / Ou je vais avertir tous les rats du pays ».

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ancre





W. Aractingy 92 x 73 cm, juin 1994

Voyez aussi cette fable illustrée par: