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Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
 Livre XI - Fable 8

Cette fable, à rapprocher pour quelques idées de « La Mort et le Mourant » (Livre VIII, fable 1) (*), prend thème chez Lorenzo Abstémius (« Le Vieillard décrépit qui greffait des arbres »). Mais La Fontaine fait intervenir trois jeunes hommes là ou le Vénitien n’en mettait qu’un seul en scène (le troisième de notre fable). Les sources philosophiques du récit sont nombreuses Epicure et le stoïcisme transparaissent dans ce poème qui est enrichi de souvenirs de Virgile, d’Horace, de Cicéron ou des idées extraites de la « Lettre à Lucilius » de Sénèque que je ne pourrai malheureusement pas développer ici. Nous nous trouvons en face d’un bel exemple d’inscription funéraire. Il nous rappelle les discussions fort vives entre académiciens sur le fait de savoir si les inscriptions à la gloire de Louis XIV devaient être écrites en français ou en latin.
(*) Voir aussi « Le temps marche toujours ; ni force ni prière, / Sacrifices ni vœux, n’allongent la carrière » (Second « Discours à Madame de la Sablière », vers 11, 12).

Un octogénaire plantait.
« Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge ! »
Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;
            Assurément il radotait.
            «Car, au nom des dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
            A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées ;
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
            Tout cela ne convient qu'à nous.
            - Il ne convient pas à vous-même,
Repartit le vieillard. Tout établissement
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage
            Eh bien! Défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui
J'en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
            Je puis enfin compter l'aurore
            Plus d'une fois sur vos tombeaux.»
Le vieillard eut raison l'un des trois jouvenceaux
Se noya dès le port, allant à l'Amérique ;
L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la République,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
            Le troisième tomba d'un arbre
            Que lui-même il voulut enter;
Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
            Ce que je viens de raconter.

Plantait: Plusieurs auteurs sont d’accord avec René Gros et Jacques Schiffrin (dans « La Fontaine - Œuvres complètes, tome I » ; préface par E. Pilon ; édition établie et annotée par R. Groos et J. Schiffrin ; NRF  Gallimard ; bibliothèque de la Pléiade ; 1954, p. 776) lorsqu’ils déclarent : « Au sens factitif : [plantait signifie] ‘faisait planter’. Cela va de soi ». Leur affirmation est basée sur un dessin de Chauveau, premier illustrateur de La Fontaine, représentant un vieillard qui fait planter à sa place. Jean-Pierre Collinet, dans « La Fontaine - Œuvres complètes, tome I ; Fables, contes et nouvelles » édition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Collinet ; NRF Gallimard ; Bibliothèque de La Pléiade ; 1991, p. 1270, fait remarquer que Mario Roques pense de même car, pour lui, dans le français de l’époque, ‘planter’ signifie ‘faire une plantation’, donc ‘faire planter’. Le ‘donc’ me semble pour le moins osé. Rien, pas même la définition de Sénèque qui invite à comprendre ‘planter’ en tant que ‘transplanter’, ne permet de  traduire - d’appauvrir - ainsi le texte de La Fontaine. Je pense donc qu’il faut lire ainsi qu’écrit le fabuliste : « Un octogénaire plantait ». D’autre part, ce poème me fait penser au héros de la superbe nouvelle de Jean Giono « L’Homme qui plantait des arbres » (« Jean Giono - Œuvre romanesque complète », tome V,  Edition établie par Robert Ricatte et collaborateurs, NRF - Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1997). A quatre-vingt dix ans, Eléazard Bouffier continue de planter lui-même ses milliers d’arbres.

Les patriarches sont des personnages de la Bible, les grands ancêtres d’ Israël, qui ont, selon le Livre saint, vécu particulièrement longtemps. Ainsi Mathusalem aurait atteint l’âge plus que respectable de 969 ans. Noé, quant à lui, dut se contenter de vivre 950 ans.

Un avenir qu n'est pas fait pour vous: Voir Horace : « Odes », livre II, vers 18-20 : « La vie est courte : dès lors, pourquoi tant d’efforts, pourquoi viser tant de buts ? Pourquoi chercher d’autres terres chauffées par d’autres soleils ? »

Etablissement signifie ici « retraite fixe. Retraite assurée et où apparemment on voit quelque espérance de repos » (Richelet).

La main des Parques blêmes: Traduction d’Horace : « Pallida mors ». Nous retrouvons une fois encore les Parques, ces divinités grecques chargée de filer, de tisser puis de couper le fil de la vie humaine. La Fontaine invoque encore plusieurs fois la Parque blême » : dans « A  S. A. S. Mgr le Prince de Conti » ainsi que dans « Galatée » (acte II, scène 4).

Mes arrière-neveux: Une façon de désigner sa descendance lointaine. Voir chez Virgile « L’ arbre qui fera de l’ombre à de lointains neveux » (« Géorgiques », II, 58).

Mars est le dieu romain de la guerre. Chez les Grecs, il correspond à Arès.
Nous retrouvons le même hémistiche dans « Le Comte de Fiesque au roi» (1685) : « Dans les emplois de Mars, vos soins , votre conduite... » (vers 5).

La République ne correspond pas à un système politique particulier. Le terme désigne ici l’Etat au sens large.

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W. Aractingy

Voyez aussi cette fable illustrée par: