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La Tortue et les deux Canards
 Livre X - Fable 2

Cette fable courte et bien connue est, une fois encore, inspirée de Pilpay et de son « Livre des Lumières ». Mais chez l’Indien, ce sont les canards qui proposent un voyage à la tortue ; celle-ci, incommodée par le bruit, lâche le bâton. Si, dans la fable originale, la moralité est qu’il ne faut pas faire confiance à ses amis, la morale de La Fontaine se rapproche plus de celle du « Corbeau et le Renard » (Livre I, fable 2). L’ « indiscrétion » de la tortue cause son malheur. Notons que Esope a lui aussi écrit un texte sur le même thème « La Tortue et l’Aigle » qui sera mis en quatrains par Bensserade.

Une Tortue était, à la tête légère,
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
Volontiers on fait cas d'une terre étrangère :
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu'ils avaient de quoi la satisfaire :
Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique,
Vous verrez mainte République,
Maint Royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes moeurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La Tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.
Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
La Tortue enlevée on s'étonne partout
De voir aller en cette guise
L'animal lent et sa maison,
Justement au milieu de l'un et l'autre Oison.
Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues
Passer la Reine des Tortues.
- La Reine. Vraiment oui. Je la suis en effet ;
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car lâchant le bâton en desserrant les dents,
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d'un lignage.

De voir Ulysse:  Ulysse dû beaucoup voyager car certains dieux s’opposaient à son retour au pays. Horace lui attribue le mérite d’avoir observé « les vies et les mœurs de beaucoup d’hommes » (Epitre I, II, 19-20).

En cette guise : de cette manière.

Justement : tout juste, exactement.

Indiscrétion : manque de réflexion, étourderie.

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ancre





W. Aractingy

Voyez aussi cette fable illustrée par: