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La Souris métamorphosée en fille
 Livre IX - Fable 7

Cette fable, inspirée de Pilpay (« Le Livre des Lumières »), nous fait immédiatement penser à « La Chatte métamorphosée en Femme » (Livre II, fable 18). Ce texte apparaît juste après celui où nous voyons une statue transformée en femme. Si Chamfort n’a pas aimé cette fable, Saint-Marc Girardin la juge comme une des plus poétiques de La Fontaine. Le fabuliste traite du sujet de la métempsycose, sujet qu’il abordera plus tard dans « La Milan, la Roi et le Chasseur » (Livre XII, fable 12). Mais si, dans la présente fable, le poète semble dire que cette doctrine provient de l’Inde qui l’aurait apprise à Pythagore, dans « Le Milan », La Fontaine dit « Nous croyons après Pythagore, / Qu’avec les animaux de forme nous changeons... ».

Une souris tomba du bec d'un chat-huant:
            Je ne l'eusse pas ramassée;
Mais un bramin le fit : je le crois aisément ;
            Chaque pays a sa pensée.
            La souris était fort froissée.
            De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
            Le traite en frère. Ils ont en tête
            Que notre âme, au sortir d'un roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu'il plaît au sort: c'est là l'un des points de leur loi.
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire
De prier un sorcier qu'il logeât la souris
Dans un corps qu'elle eût eu pour hôte au temps jadis.
            Le sorcier en fit une fille
De l'âge de quinze ans, et telle et si gentille,
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus encor qu'il ne fit pour la grecque beauté.
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux :
«Vous n'avez qu'à choisir ; car chacun est jaloux
            De l'honneur d'être votre époux.
            - En ce cas, je donne, dit-elle,
            Ma voix au plus puissant de tous.
- Soleil, s'écrie alors le bramin à genoux ;
            C'est toi qui seras notre gendre.
            - Non, dit-il, ce nuage épais
Est plus puissant que moi, puisqu'il cache mes traits ;
            Je vous conseille de le prendre
-Eh bien! dit le bramin au nuage volant,
Es-tu né pour ma fille ? - Hélas ! non ; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée:
Je n'entreprendrai point les droits de Borée. »
            Le bramin fâché s'écria :
            « Ô vent, donc, puisque vent y a
            Viens dans les bras de notre belle ! »
Il accourait: un mont en chemin l'arrêta.
           L'éteuf passant à celui-là,
Il la renvoie, et dit :« J'aurais une querelle
            Avec le rat, et l'offenser
Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »
            Au mot de rat, la Damoiselle
            Ouvrit l'oreille: il fut l'époux.
            Un rat ! un rat : c'est de ces coups
            Qu'Amour fait ; témoin telles et telle :
            Mais ceci soit dit entre nous.
 

On tient toujours du lieu dont on vient ; Cette fable
Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel époux n'est point au soleil préférable,
En s'y prenant ainsi ? Dirai-je qu'un géant
Est moins fort qu'une puce? elle le mord pourtant.
Le rat devrait aussi renvoyer pour bien faire
            La belle au chat, le chat au chien,
            Le chien au loup. Par le moyen
            De cet argument circulaire,
Pilpay jusqu'au soleil eût enfin remonté ;
Le soleil eût joui de la jeune beauté.
Revenons, s'il se peut, à la métempsycose :
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le bramin même ;
            Car il faut, selon son système,
Que l'homme, la souris, le ver, enfin chacun
Aille puiser son âme en un trésor commun :
            Toutes sont donc de même trempe ;
            Mais agissant diversement
            Selon l'organe seulement
            L'une s'élève et l'autre rampe.
D'où vient donc que ce corps si bien organisé
            Ne put obliger son hôtesse
            De s'unir au soleil ? Un rat eut sa tendresse.
 

              Tout débattu, tout bien pesé,
Les âmes des souris et les âmes des belles
            Sont très différentes entre elles ;
Il en faut revenir toujours à son destin,
C'est à dire à la loi par le ciel établie :
        Parlez au diable, parlez à la magie,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.


Bramin : religieux hindou, successeur des anciens brahmanes.

Froissée : meurtrie, blessée.

Ciron : acarien ; on le croyait, à l’époque, le plus petit des animaux.

L'un des points de leur loi: Un des points de leur doctrine.

Pythagore : (Samos vers 570 - Métaponte vers 480 av. J.-C.)  -Philosophe et mathématicien grec, fondateur d'une école mathématique et mystique, l'école pythagoricienne.

Priam : Dernier roi de Troie, père de Pâris, de Cassandre et d’Hector. A la mort de ce dernier, Priam réclamera son corps à Achille. Le fils de Priam dont il est question dans ce texte est Pâris qui enleva Hélène, amenant ainsi la guerre de Troie.

La grecque beauté: La belle Hélène de Troie.

Borée : le dieu du vent du Nord (voir « Phébus et Borée », livre VI, fable 3).

Eteuf (de « étoffe ») : balle du jeu de paume. Signifie ici : « La balle étant dans ce camp... ».

Sophisme: Raisonnement erroné malgré son apparente vérité.

Métempsycose: Transmigration des âmes.

L’organe : le corps.

ancre





W. Aractingy

Voyez aussi cette fable illustrée par:





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