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Le Dépositaire infidèle
 Livre IX - Fable 1

Le Livre neuvième des Fables débute par une fable double. Cette pièce commence elle-même par une épître écrite en heptasyllabes ; cette présentation n’a pas de destinataire indiqué, ce qui évite toute accusation de flagornerie. La première fable, inspirée de Pilpay et de son « Livre des Lumières », traite du mensonge et de la confiance dans l’amitié. Quant au second apologue, dont la source est probablement une tradition ancienne, il parle des exagérations dans le langage. Les deux parties ont en commun la manière de répondre tant aux menteurs qu’aux vantards, en reprenant leur argumentation et en l’amplifiant. « On répond ainsi au ridicule par le ridicule, au mensonge par le mensonge » écrivait Quintillien

            Grâce aux filles de Mémoire
            J'ai chanté des animaux ;
            Peut-être d’autres héros
            M'auraient acquis moins de gloire.
            Le loup, en langue des dieux
            Parle au chien dans mes ouvrages.
            Les bêtes, à qui mieux mieux,
            Y font divers personnages,
            Les uns fous, les autres sages :
            De telle sorte pourtant
            Que les fous vont l'emportant :
            La mesure en est plus pleine.
            Je mets aussi sur la scène
            Des trompeurs, des scélérats,
            Des tyrans et des ingrats,
            Mainte prudente pécore
            Force sots, force flatteurs ;
            Je pourrais y joindre encore
            Des légions de menteurs :
            « Tout homme ment », dit le Sage
            S'il n'y mettait seulement
            Que les gens du bas étage
            On pourrait aucunement
            Souffrir ce défaut aux hommes ;
            Mais que tous tant que nous sommes,
            Nous mentions, grand et petit,
            Si quelqu'un d'autre l'avait dit,
            Je soutiendrais le contraire.
            Et même qui mentirait
            Comme Esope et comme Homère,
            Un vrai menteur ne serait :
            Le doux charme de maint songe
            Par leur bel art inventé,
            Sous les habits du mensonge
            Nous offre la vérité.
            L'un et l'autre a fait un livre
            Que je tiens digne de vivre
            Sans fin, et plus, s'il se peut.
            Comme eux ne ment pas qui veut.
            Mais mentir comme sut faire
            Un certain dépositaire
            Payé par son propre mot,
            Est d'un méchant et d'un sot.
        Voici le fait. Un trafiquantde Perse,
        Chez son voisin, s'en allant en commerce,
        Mit en dépôt un centde fer un jour.
        «Mon fer ? dit-il, quand il fut de retour.
- Votre fer ? il n'est plus. J'ai regret de vous dire
            Qu'un rat l'a mangé tout entier.
J'en ai grondé mes gens ; mais qu'y faire ? un grenier
A toujours quelque trou.» Le trafiquant admire
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours il détourne l'enfant
Du perfide voisin ; puis à souper convie
Le père qui s'excuse, et lui dit en pleurant:
            « Dispensez-moi, je vous supplie ;
            Tous plaisirs pour moi sont perdus.
            J'aimais un fils plus que ma vie ;
Je n'ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l'ai plus.
On me l'a dérobé : plaignez mon infortune.»
Le marchand repartit :« Hier au soir, sur la brune,
Un chat-huant s'en vint votre fils enlever.
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.»
Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie
Qu'un hibou  pût jamais emporter cette proie ?
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
- Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment ;
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je, 
            Et ne vois rien qui vous oblige
D'en douter un moment après ce que je dis.
            Faut-il que vous trouviez étrange
            Que les chats-huants d'un pays
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
Enlèvent un garçon pesant un demi-cent
L'autre vit où tendait cette feinte aventure :
            Il rendit le fer au marchand,
            Qui lui rendit sa géniture.
Même dispute avint entre deux voyageurs,
            L'un d'eux étant de ces conteurs
Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope.
Tout est géant chez eux. Ecoutez les, l'Europe,
Comme l'Afrique, aura des monstres à foison.
Celui-ci se croyait l'hyperbole permise.
« J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.
- Et moi, dit l'autre, un pot plus grand qu'une église. »
Le premier se moquant, l'autre reprit : « Tout doux ;
            On le fit pour cuire vos choux. »
L'homme au pot fut plaisant ; l'homme au fer fut habile.
Quand l'absurde est outré,  l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir par raison combattre son erreur.
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.

Les filles de Mémoire: Les Muses, filles de Jupiter sont aussi celles de la déesse de la Mémoire, Mnémosyne.

En langue des Dieux: En vers.

Pécore: De l’italien « pecora », signifiant « tête de bétail ». Le terme désigne une bête stupide (voir « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf ».

Le Sage désigne habituellement le roi Salomon. Mais les « Psaumes » sont attribués à David, son père. En voici le texte : « (10) Je crois, lors même que je dis : / « Je suis trop malheureux », / (11) moi qui ai dit dans mon trouble : / « Tout homme n’est que mensonge ». (« La Bible de Jérusalem »,Psaume 116, versets 10 et 11).

Du bas étage: De basse extraction.

Trafiquant : commerçant.

Un cent: Cent livres.

La brune: Le soir.

Un hibou: Confusion entre le chat-huant et le hibou (voir note dans « Le Chat et le Rat » (Livre VIII, fable 22). La Fontaine s’y accorde la même licence.

Je l'ai vu...: Allusion au « Tartuffe » de Molière : « Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux, vu, / Ce qu’on appelle vu ».

Un demi-cent: Vingt-cinq kilos.

Avint : advint.

Microscope: Le mot date de 1656.

Afrique: On pensait l’Afrique peuplée de mille monstres.

Outré : gonflé comme une outre, exagéré.

ancre





W. Aractingy

Voyez aussi cette fable illustrée par:





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