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 Livre VIII - Fable 16

Cette fable comporte deux anecdotes. La première dérive d’un texte d’Esope «L’Enfant et son Père » tandis que la seconde, celle qui concerne la mort d’ Eschyle, se retrouve chez de nombreux auteurs, de Pline l’Ancien à saint François de Salle en passant par Rabelais (dans le « Tiers Livre », chapitre XXIII et dans le « Quart Livre », chapitre XVII) et surtout par Montaigne.
Je vous cite le texte de ce dernier « Aeschillus, menassé de la cheute d’ une maison, a beau se tenir à l’airte le voyla assommé d’un toict de tortue qui eschappa des pattes d’un Aigle en l’air. » (Montaigne « Œuvres complètes » - NRF - Bibliothèque de la Pléiade - Textes établis par Albert Thibaudet et Maurice Rat - Introduction et notes de Maurice Rat - Paris, 1962, p. 83).
Nous noterons que La Fontaine s’est toujours distancé des astrologues et faiseurs d’horoscopes en tout genre. Pour vous en assurer, relisez « L’ Astrologue qui se laisse tomber dans un puits » (Livre II, fable 13) et Les Devineresses » (Livre VII, fable 15).

           On rencontre sa destinée
Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter.

            Un père eut pour toute lignée
Un fils qu'il aima trop, jusques à consulter
            Sur le sort de sa géniture
            Les diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens lui dit que des lions surtout
Il éloignât l'enfant jusques à certain âge;
            Jusqu'à vingt ans, point davantage.
            Le père, pour venir à bout
D'une précaution sur qui roulait la vie
De celui qu'il aimait, défendit que jamais
On lui laissât passer le seuil de son palais.
Il pouvait, sans sortir, contenter son envie,
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
            Sauter, courir, se promener.
            Quand il fut en âge où la chasse
            Plaît le plus aux jeunes esprits,
            Cet exercice avec mépris
            Lui fut dépeint; mais, quoi qu'on fasse,
            Propos, conseil, enseignement,
            Rien ne change un tempérament.
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
A peine se sentit des bouillons d'un tel âge,
            Qu'il soupira pour ce plaisir.
Plus l'obstacle était grand, plus fort fut le désir.
Il savait le sujet des fatales défenses;
Et comme de logis plein de magnificences,
            Abondait partout en tableaux,
            Et que la laine et les pinceaux
Traçaient de tous côtés chasses et paysages,
            En cet endroit des animaux,
            En cet autre des personnages,
Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion.
« Ah! monstre, cria-t-il, c'est toi qui me fais vivre
Dans l'ombre et dans les fers!» A ces mots, il se livre
Aux transports violents de l'indignation,
            Porte le poing sur l'innocente bête.
Sous la tapisserie, un clou se rencontra:
            Ce clou le blesse; il pénétra
Jusqu'aux ressorts de l'âme: et cette chère tête,
Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put,
Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut.
Même précaution nuisit au poète Eschyle.
        Quelque devin le menaça, dit-on,
            De la chute d'une maison.
Aussitôt il quitta la ville,
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
Un aigle, qui portait en l'air une tortue,
Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
            Etant de cheveux dépourvue,
Laissa tomber sa proie, afin de la casser:
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.

            De ces exemples il résulte
Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux
            Que craint celui qui le consulte;
Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux.
            Je ne crois point que la nature
Se soit lié les mains et nous les lie encor
Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort.
            Il dépend d'une conjoncture
            De lieux, de personnes, de temps;
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Ce berger et ce roi sont sous même planète;
L'un d'eux porte le sceptre et l'autre la houlette:
         Jupiter le voulait ainsi.
Qu'est-ce que Jupiter? Un corps sans connaissance.
            D'où vient donc que cette influence
Agit différemment sur ces deux hommes-ci?
Puis comment pénétrer jusques à notre monde?
Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin?
Un atome la peut détourner en chemin:
Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope?
            L'état où nous voyons l'Europe
Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu:
Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su.
L'immense éloignement, le point, et sa vitesse,
            Celle aussi de nos passions,
            Permettent-ils à leur faiblesse
De suivre pas à pas toutes nos actions?
Notre sort en dépend: sa course entre-suivie
Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas;
            Et ces gens veulent au compas
            Tracer le cours de notre vie!

            Il ne se faut point arrêter
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
N'y font rien: tout aveugle et menteur qu'est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille;
Ce sont des effets du hasard.


Géniture : Progéniture.

Des bouillons : Furetière prétend que l'on parle fréquemment des « bouillons de la colère ».

Le sujet signifie ici « les raisons ».

Esculape est, dans la mythologie romaine, le dieu de la médecine. Il correspond à l'Asclépios grec.

Eschyle (Éleusis vers 525 - Gela, Sicile, 456 av. J.-C.) est un poète tragique grec dont les oeuvres, inspirées de légendes anciennes, font de lui le créateur de la tragédie antique.

Cet art : L'art de l'astrologie.

Une conjoncture : D'une rencontre d'éléments.

Conjonctions : ... astrologiques.

Jupiter :  Il ne s'agit pas du dieu mais de la planète.

L'état où nous voyos l'Europe :  Allusion à la Guerre de Hollande qui fit bouillonner l'Europe entière et que les astrologues n'avaient su prévoir.

Entre-suivie : Ininterrompue

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W. Aractingy

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