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Le Savetier et le Financier
 Livre VIII - Fable 2

L’idée du savetier appartient à Bonaventure des Périers (voir ses Nouvelles » et plus exactement la nouvelle n° 19) mais c’est à La Fontaine que revient l’idée du financier. Le poète latin Horace attribuait la mésaventure à un crieur public, un homme heureux qui trouve un pot de fer empli de pièces de monnaie. Il y perd sa joie de vivre jusqu’au moment où il décide de jeter son pot à la rivière et avec lui toute ses craintes (Horace, Epîtres, I, 7).

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir;
            C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
            Plus content qu'aucun des Sept Sages
Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
            Chantait peu, dormait moins encor.
            C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le savetier alors en chantant l'éveillait;
            Et le financier se plaignait
            Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
            Comme le manger et le boire.
            En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit: «Or çà, sire Grégoire, 
Que gagnez-vous par an? - Par an? Ma foi, Monsieur,
            Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte; et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre, il suffit qu'à la fin
            J'attrape le bout de l'année;
            Chaque jour amène son pain.
- Eh bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée?
- Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
        Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes;
L'une fait tort à l'autre; et Monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.»
Le financier, riant de sa naïveté
Lui dit: «Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin,
            Pour vous en servir au besoin.»
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
            Avait, depuis plus de cent ans
            Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui; dans sa cave il enserre
            L'argent et sa joie à la fois.
            Plus de chant: il perdit sa voix,
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
            Le sommeil quitta son logis:
            Il eut pour hôte les soucis,
            Les soupçons, les alarmes vaines;
Tout le jour il avait l'oeil au guet; et la nuit,
            Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus:
«Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
            Et reprenez vos cent écus.»

Passages : il s’agit de « certain roulement de voix qui se fait en passant d’une note à l’autre » (Dict. Acad., 1694).

Les sept sages: Les Grecs attribuaient la sagesse à sept philosophes célèbres pour leur science et leur joie de vivre (parmi eux figure Thalès).

On nous ruine en fêtes: Du temps de Louis XIV, on comptait 53 fêtes (en plus des dimanches) pendant lesquelles il était interdit de travailler. Le Roi-Soleil en supprimera dix-sept.

Cent écus: Trois livres ! une coquette somme !

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W. Aractingy

Voyez aussi cette fable illustrée par: